 |
Istanbul: de notre correspondant Éric Biégala Le Figaro, Publié le 14.12.2002 ---------------------------------------------------------
La Turquie sera peut-être en Europe dans quelques années, mais elle demeure un pays moyen-oriental, où l'on adore faire monter la pression, jouer sur l'émotionnel et grimper sur ses grands chevaux à la première occasion. Particulièrement avec la France. A défaut d'avoir toujours fait ses preuves, cette tactique reste un grand classique de la diplomatie d'Ankara. «Les Turcs négocient «à la prussienne», relève un diplomate français énervé. Ils estiment que tout leur est dû.» L'attitude des dirigeants Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül avant le sommet de Copenhague ne peut s'expliquer par l'inexpérience, même si le duo n'est au pouvoir que depuis un mois. La logique du bras de fer est profondément enracinée dans les habitudes. L'ancien chef de la diplomatie Ismail Cem conseillait ainsi ce lundi au nouveau gouvernement de menacer l'Europe de «représailles similaires à celles prises en 1997». A l'époque rejetée de la liste officielle des candidats à l'intégration, la Turquie avait gelé ses relations «politiques» avec l'Union. Les menaces turques ne sont pas que de pure forme. Ankara avait pris de réelles mesures de rétorsion contre la France après l'adoption d'une résolution reconnaissant le génocide des Arméniens en 1915. Exclusion des entreprises françaises de certains appels d'offres, dénonciation de contrats en cours de négociation, etc. La passion qui peut animer les relations bilatérales s'alimente d'une série de souvenirs, et de beaucoup de fantasmes. La France est considérée a priori comme un modèle: celui des droits de l'homme, peut-être, mais aussi, et surtout, celui de la nation. Pour un régime officiellement nationaliste comme celui de la Turquie, la référence n'est pas anodine et l'on ne comprenait pas du tout en février 2001 «comment la France en tant que nation avait pu faire ça à la Turquie». Ainsi s'exclamait un universitaire à l'occasion d'un débat télévisé très suivi dans le pays.Les relations bilatérales avaient clairement souffert, l'ambassadeur de France se faisant insulter par la presse suite à une maladresse. La crise était toutefois restée plus apparente que réelle.A l'époque les mesures de rétorsion turques n'avaient pas véritablement porté à conséquence. L'état-major avait, le premier, réagi en annonçant un boycott des propositions françaises en matière d'armement... Les militaires s'étaient pourtant arrêtés très vite et n'avaient pas demandé le boycott de Renault, premier fabricant de véhicules en Turquie, ou des assurances Axa. Il faut dire que ces groupes français sont associés dans le pays avec le tout puissant fonds de pension Oyak, qui gère la retraite des officiers turcs. En l'occurrence, le pragmatisme avait des raisons que la passion nationaliste savait... ne pas devoir ignorer.Les réactions brusques de la Turquie ne visent pas seulement la France. Lors de manouvres militaires communes avec la Grèce à l'automne 1999 - une grande première - l'armée de l'air turque avait abruptement fait décoller ses chasseurs pour intercepter les avions d'Athènes auxquels ils reprochaient d'avoir survolé une île grecque, parce qu'elle aurait dû rester démilitarisée... Même l'Otan, sous l'égide de qui se déroulaient ces manouvres, avait à l'époque fustigé la rigidité turque.
|
|